Les Grèves pour le climat sont-elles efficaces ?

Disclaimer : Les prises de positions de cet article n’engagent que son auteur et pas l’ensemble du mouvement des grèves du climat. Cette plateforme se veut être un échange et un moyen d’expression pour différentes mouvances à l’intérieur même de la GDC.

Réponse aux critiques visant le mode d’action choisi par le mouvement de grève pour le climat, que ce soit dans le cas spécifique des grèves scolaires ou dans le cas général de toute interruption volontaire du travail à des fins économiques ou politiques.

Introduction

Depuis les débuts du mouvement, quand les premières grèves alémaniques de décembre s’annonçaient ou quand les premiers appels à la mobilisation pour le vendredi 18 janvier résonnaient dans toute la Suisse, les étudiants et étudiantes furent confrontés à de multiples critiques sur le mode d’action choisi, à savoir la grève. Si une partie des reproches ont servies de prétexte pour critiquer un mouvement dérangeant car revendicatif et déterminé, certaines critiques émergèrent également de citoyennes et citoyens sensibles à la cause environnementale, mais peu convaincues et convaincus du bien fondé d’une telle action. Les critiques, parfois constructives, souvent infondées, allèrent d’une remise en cause de la nécessité d’une action collective pour la protection de l’environnement à l’inutilité d’une grève scolaire en passant par la mise en avant de l’écologie individuelle, l’absence de légitimité des grévistes étant eux-mêmes consommateurs, la peur des potentielles sanctions ou encore la défense de l’école immaculée contre un problème qu’elle ne causerait pas et contre lequel elle ne peut proposer de solution.

Une action collective pour la protection de l’environnement

La crise environnementale actuelle se constate principalement au niveau climatique, au niveau de la biodiversité et au niveau de l’épuisement des ressources naturelles. Le réchauffement constaté depuis la période préindustrielle est d’environ 1 degré sur l’ensemble de la planète tout en étant plus marqué sur certaines régions. Selon le GIEC, le groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, un réchauffement de 1,5 degré aboutirait à de graves conséquences et le seuil de 2 degrés constituerait un point de non-retour avec des conséquences très importantes sur l’humanité ainsi que sur les espèces animales et végétales. On peut notamment s’attendre à une démultiplication des risques d’inondations, de sécheresses et d’autres phénomènes météorologiques extrêmes. En parallèle, plus de 20’000 espèces disparaissent chaque jour à cause du réchauffement climatique, de la destruction des écosystèmes, de la pollution des sols et de l’air, de la surpêche et de la déforestation. Malgré un tel constat, les réactions politiques ne sont pas à la hauteur et l’accord de Paris, permettant de limiter le réchauffement climatique à 3 degrés environ selon les engagements actuels des différents pays, n’est même pas respecté. En Suisse, le parlement a rejeté la loi sur le CO2 après l’avoir vidée de sa substance et le gouvernement semble n’avoir pas pris conscience des enjeux. Pour maintenir la vie humaine ainsi que la vie des autres espèces animales et végétales, une réduction massive des émissions de gaz à effet de serre ainsi qu’une protection de notre biodiversité doivent être les priorités politiques absolues. Ces changements sont à la fois nécessaires et urgent et ne pourront être obtenus que par une action collective et massive pour la protection de l’environnement.

L’écologie individuelle comme substitut à l’action collective

Les changements que nous pouvons toutes et tous mettre en œuvre dans notre vie constituent un moyen efficace de réduire notre empreinte carbone. Si certains petits gestes ont un impact relativement marginal, d’autres permettent réellement d’être plus respectueux de l’environnement ; comme par exemple opter pour une alimentation locale et majoritairement végétarienne, utiliser la mobilité douce ou les transports publics, renoncer à prendre l’avion ou acheter des vêtements de seconde main. Si tous ces efforts sont nécessaires, ils ne seront malheureusement pas suffisants. Renvoyer l’entière responsabilité de la transition aux individus ne peut être considéré comme une approche conséquente car les changements à mettre en œuvre sont souvent coûteux, par exemple la rénovation thermique des bâtiments ou le choix d’un chauffage écologique ou incombent à l’Etat et aux entreprises dans le cas du développement des transports en communs, des énergies renouvelables et de la protection des espaces naturels. Cela revient à adhérer à une vision angélique, une part de la population n’ayant pas les moyens financiers nécessaires pour effectuer certains changements coûteux ou n’ayant pas la volonté de changer rapidement et radicalement de mode de vie. Cela nous amène surtout à nous tromper de cible, les multinationales étant bien plus responsable de la situation actuelle que les citoyennes et citoyens.

Qui n’est pas parfait ne doit pas manifester

Nouveau dicton, parfois défendable quand il s’applique à soi-même et qu’on ne se considère comme pas assez engagé pour aller manifester, parfois arrogant quand les manifestantes et manifestants sont décrédibilisés car ils et elles ont eu le malheur d’être nés dans une société de consommation. Cette énoncée révèle tout d’abord une incompréhension des demandes du mouvement, demandes politiques, à entendre dans son sens noble, ce qui relève des affaires de la cité, et non individuelles. Le mouvement n’est pas là pour dénoncer des comportements individuels mais pour transformer les règles communes et le fonctionnement de la société pour qu’elle puisse respecter notre environnement. Cela illustre une vision bien triste de notre démocratie où seuls les citoyennes et citoyens exemplaires auraient le droit de donner leur avis sur les questions politiques, allant jusqu’à nier la légitimité des actions politiques ou de la parole de toute personne non-parfaite. Cette analyse oublie de prendre en compte toutes les conditions extérieures amenant un individu à adopter un comportement plutôt qu’un autre, par exemple le prix des marchandises, l’influence des parents et des proches, les valeurs ambiantes, le matraquage publicitaire, la pression sociale…
C’est également oublier qu’il n’existe pas d’individus vertueux. En effet, l’homme est ontologiquement faible et moralement ambigu. Il ne peut se lever seul et faire face à toutes les structures qui le détermine, usant de sa liberté toute puissante pour le plus grand bien. Non, les individus ne sont pas vertueux. Mais les sociétés, elles, peuvent l’être, rendant ainsi à l’homme la dignité dont il a tant besoin à une échelle supérieure. Ces dernières sont avant tout définies par les règles qui les régissent. Ces règles, structures structurées, agissent en tant que structures structurantes sur le comportement des individus. Autrement dit, les règles et les habitudes façonnent la vie publique et privée bien plus que les individus eux-mêmes. Pour changer une société, ce sont les règles et les normes qui doivent être changées.
Les individus seuls ne peuvent donc jamais être véritablement tenus pour responsables de la catastrophe.

La peur des sanctions

Dans un pays comme la Suisse où la grève étudiante n’est que très rarement utilisée, la peur d’être confronté à de lourdes sanctions fut un sujet d’inquiétude pour de nombreux et nombreuses grévistes. Les sanctions, souvent marginales, restent néanmoins illégitimes. La plus classique d’entre elles, l’absence injustifiée, trahit profondément son qualificatif. L’importance de la cause défendue et l’urgence d’agir ne justifient-elles pas une action collective ? Si cette marque dans le bulletin peut être relativisée pour une collégienne ou un collégien, elle est plus problématique pour une partie des élèves des cycles d’orientation. Des menaces farfelues affirmant qu’une absence injustifiée pourrait empêcher d’obtenir une place d’apprentissage ont été proférées par des professeurs peu soucieux de la réalité et, plus grave dans le cadre du service public, du bien commun. Cela traduit aussi des liens troubles entre le patronat et l’école matérialisés par le bulletin de note : le patronat menace les élèves de chômage pour maintenir la discipline à l’école, l’école transmet des informations au patronat pour qu’il puisse embaucher les meilleurs et laisser aux autres les travaux précaires, la marginalisation et le rejet. En parallèle de cela, de nombreuses notes « 1 » ont été attribuées à des élèves ayant un examen un jour de grève. L’intérêt d’une évaluation est, comme une analyse minutieuse du terme nous l’indique, d’évaluer des compétences chez un ou une élève. Utiliser une évaluation pour punir des grévistes revient à remplacer leurs buts pédagogiques par des buts politiques. Si toutes ces sanctions sont regrettables et illégitimes, l’ampleur des enjeux environnementaux ne peut que nous pousser à continuer la lutte malgré les quelques absences injustifiées que nous pourrions récolter.

S’en prendre à l’école est se tromper de cible

Tout d’abord, il faut souligner que les grèves pour le climat ne visent pas prioritairement l’école dont l’empreinte écologique peut sembler marginale. Nous nous mobilisons contre l’inaction des politiques, contre l’impact écologique de grandes entreprises voi8r contre le système capitaliste. Tout cela ne nous empêche pas de nous interroger sur l’empreinte écologique des établissements scolaires, l’enseignements des questions environnementales ou l’idéologie transmise par l’instruction publique. Les différentes écoles font de plus en plus d’efforts pour permettre le tri sélectif, proposer des alternatives végétariennes ou mettre sur pied des projets locaux contribuant à la protection de l’environnement. Ces efforts doivent être renforcés en remplaçant les voyages scolaires en avion par des voyages en train, en généralisant les journées sans viande dans les cantines et en modifiant l’enseignement de l’économie familiale pour prendre en compte l’impact écologique de l’élevage, de la surpêche et des pesticides en proposant des repas écoresponsables. Au niveau de l’enseignement, nous pouvons saluer le fait que la question climatique soit traitée comme un sujet central par de nombreux enseignants et enseignantes tout en déplorant son commencement tardif, son absence criante dans les écoles professionnelles, sa mise en avant des actions individuelles qu’elles soient efficace ou non, son manque de lien entre économie et écologie et l’absence d’analyses critiques des différents mouvements écologistes et sociaux dans le but de s’intéresser à la manière d’appliquer les belles solutions écrites sur la feuille qu’on jettera après l’évaluation. Plus inquiétant encore, l’école a adopté une bonne partie des codes et valeurs du système néolibéral. Alors que l’épuisement des ressources devrait nous pousser vers la décroissance et une gestion commune de l’environnement, la croissance économique reste l’objectif vers lequel tendent les sciences économiques et toutes les valeurs de l’école, travail, mérite, employabilité, adaptabilité, ordre et discipline ne font que renforcer notre acceptation et notre soumission au capital. Si nous voulons un monde durable, nous aurons besoin d’une école indépendante formant des citoyennes et citoyens dotés d’esprit critique et pas uniquement des travailleurs et travailleuses compétents, mais dociles.

Les résultats concrets des grèves pour le climat

Cela faisait des années qu’un mouvement de jeunes ne s’était pas immiscé et avait exercé une telle influence dans le champ médiatique et dans la vie politique. Si les résultats obtenus jusqu’à maintenant ne sont de loin pas suffisants, plusieurs avancées significatives peuvent être relevées. Les idées écologiques radicales voulant résoudre la crise environnementale et pas seulement faire quelques gestes symboliques sont passées en quelques mois de marginales à communes, tout du moins pour une part grandissante de la population. En parallèle, de nombreux comportement individuel changent pour devenir plus respectueux de l’environnement. Beaucoup de médias ont enfin mis au centre les questions écologiques, que ce soit les faits scientifiques, les solutions ou les actions des différents groupes luttant pour le climat. En cette période électorale, plusieurs partis ont verdi leurs discours, phénomène parfois accompagné de changements programmatiques ; et plusieurs victoires politiques ont été obtenues au niveau communal et cantonal. Sur le plan fédéral, la loi sur le CO2 permettant à la Suisse de respecter l’accord de Paris sur le climat qui avait été rejetée par le conseil national en décembre 2018 possède de bonnes chances d’être acceptée par le conseil des Etats dans une version proche de celle proposée par le Conseil Fédéral avant que le Conseil National ne limite drastiquement les objectifs et les mesures de la loi. Si cela constitue une avancée réjouissante, ce projet de loi restera insuffisant et ne permettra pas à la Suisse de lutter efficacement et suffisamment rapidement contre le réchauffement climatique. L’élément le plus positif amené par le mouvement est d’avoir politisé une part importante de la jeunesse et d’avoir structuré la révolte au sein d’un mouvement organisé, décentralisé et démocratique. Ce mouvement peut donc être un acteur décisif aux côtés d’Extinction Rebellion, des collectifs de grèves des femmes*, des différentes associations écologistes ou des syndicats de la lutte écologique future passant par la désobéissance civile ou la multiplication des grèves massives.

L’impossible capitalisme vert

Les grèves étudiantes et scolaires continuent à œuvrer à la sensibilisation de la population, à la politisation de la jeunesse et aux changements de normes. Cela ne peut néanmoins pas constituer une fin en soi. En restant sur des modes d’actions similaires et en pensant obtenir des avancées majeures de la part des institutions politiques, nos victoires risquent de rester marginales. De ce mouvement doit émerger un discours contestataire et éco-socialiste s’intéressant à la question du pouvoir, c’est-à-dire à qui dirige l’économie et la société. Pour une bonne partie du monde politique, la solution réside au sein du système capitaliste qui pourrait se rénover ou être rénové afin de pouvoir respecter l’environnement. L’idée d’un capitalisme vert apparait comme un oxymore pour de nombreux et nombreuses écologistes à cause de la nature même de ce système économique.
Une définition simple du capitalisme est un système économique dans lequel les actionnaires ou capitalistes possèdent les moyens de production. Ils augmentent leurs fortunes ou capital en effectuant des gains en capitaux ou en s’accaparant les profits de l’entreprise. Les gains en capitaux, le fait qu’une action prenne de la valeur, ne sont possible que si l’entreprise augmente son chiffre d’affaire et ses capacités de production. En des termes simples, un ou une actionnaire possède toujours la même part d’une entreprise mais comme l’entreprise est plus importante, la part a plus de valeur. Les marchés financiers ont besoin d’une croissance sans fin pour que la valeur des actions continue à monter.
Cette croissance illimitée est, par nature, incompatible avec les ressources limitées de nos écosystèmes. La course aux profit et la concurrence poussent les entreprises à réduire leurs coûts de production en baissant les salaires, en augmentant le temps de travail ou en ne respectant pas les normes environnementales. Les entreprises les moins regardantes de leur impact écologique possèdent malheureusement un avantage concurrentiel important. Le dumping environnemental est un phénomène similaire au dumping social. Même la transition énergétique pose d’innombrables problèmes au sein d’un système capitaliste à cause des budgets limités de l’Etat par la concurrence fiscale ou le fait que plus la production d’énergie renouvelables est importante plus les prix ont tendance à baisser à cause de la loi de l’offre et de la demande. Ce phénomène est encore plus marqué si la production d’énergie fossiles se maintient ce qui bien vite fera que le secteur des énergies renouvelable deviendra non-rentable. Globalement nous nous retrouvons en face d’un système ou rien n’y personne n’a de contrôle global, même sur le plan local, de la production. Seule une planification démocratique et décentralisée de l’économie peut nous permettre de produire des biens et services tout en respectant les limites intrinsèques de nos écosystèmes. Lutter pour un changement de système ne signifie pas pour autant qu’il ne soit pas urgent de réclamer des mesures allant dans le sens d’un capitalisme plus vert. Il faut par contre reconnaitre que les mesures efficaces, investissements étatique massifs, baisse du temps de travail comme moyen d’aller vers la décroissance tout en créant de l’emplois et en améliorant la qualité de vie ou taxe carbone visant les gros pollueurs se fera aux détriments des taux de profits. Les intérêts des citoyennes et citoyens sont opposés aux intérêts des détenteurs et détentrices du capital. Seule la lutte permettra d’imposer nos revendications.

Vers l’écosocialisme


L’Etat et les capitalistes ne prendront jamais d’eux-mêmes les mesures nécessaires pour résoudre les problèmes climatiques et environnementaux. L’enjeux n’étant pas d’obtenir une ou deux réformes symboliques que de changer les structures de décisions pour les rendre participatives, démocratiques et locales afin de rendre la maîtrise de l’économie aux citoyennes et citoyens. L’exemples de mai 68 ou le mouvement étudiant a enchainé manifestations, occupations et grèves avant d’enflammer le pays où dix millions de travailleurs et travailleuses se sont mis en grève pour de meilleures conditions de travail, contre la société de consommation et contre le capitalisme peut constituer un exemple. Si le mouvement n’a pas réussi à renverser le pouvoir en place, il possédait un réel potentiel révolutionnaire qui aurait pu changer l’histoire. Devant toutes les crises qui se présentent, crises climatiques, destruction de la biodiversité, épuisement des ressources naturelles et bientôt crises financières voir conflits armés pour la maitrise des dernières ressources naturelles, la grève générale est le mode d’action le plus efficace. On peut ainsi bloquer la production et changer le rapport de force sans arrestations massives et de manière non-violente. Les perspectives pour la suite de la lutte climatique mais également pour les luttes sociales, syndicales ou féministes peuvent se résumer en 4 mots : grève générale, révolution, écosocialisme.

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